Exposition aux Archives Nationales sur la police en Europe au XVIIIe siècle, organisée par Vincent Denis (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, IHMC UMR8066), Vincent Milliot (Paris 8, IDHES), Isabelle Foucher (AN).

Au 18e siècle, la police est une idée neuve en Europe. Les villes d’Europe, en pleine expansion et au centre d’intenses transformations, politiques, socio-économiques et culturelles, sont confrontées à des problèmes identiques : l’insalubrité, l’approvisionnement, des circulations croissantes d’hommes et de marchandises. Pour les princes et les autorités urbaines, la police devient un nouveau mode de gouvernement des villes.

Paris occupe une place de choix dans cette histoire, car Colbert et Louis XIV ont doté la plus grande ville du royaume d’un lieutenant de police dès 1667. Mais la « modernité policière » n’a pas eu qu’un seul et unique laboratoire : les transformations parisiennes sont inséparables de celles des autres villes françaises et des capitales européennes, de Londres à Naples, en passant par Genève et Madrid. Le Siècle des Lumières est en matière de police un moment d’échanges intenses, de réflexions et d’expérimentations.

L’exposition entend raconter ce chapitre inédit de l’histoire du gouvernement des hommes en Europe, en présentant qui étaient les hommes chargés du « bon ordre » et comment sont nés les métiers de police : apparition des policiers professionnels et spécialisés, dont les premiers « détectives » ; création de forces dévolues à la sécurité publique ; volonté de quadrillage des territoires urbains, recours croissants à des instruments écrits de gestion des populations. L’exposition embrasse aussi l’immense périmètre des « matières de police » ; en effet, dans une conception très large du maintien de l’ordre, la police touche aux domaines les plus divers, des règles du travail et du marché jusqu’aux bonnes mœurs, de la lutte contre le vol à la propreté des rues, de la surveillance de l’opinion à la santé publique. Enfin, l’exposition accorde une place particulière aux gestes et aux mots des hommes et des femmes du peuple, et à leurs sentiments mêlés, entre attentes de justice, craintes et colères, à l’égard d’une police qui se veut porteuse d’ordre et de « civilisation ».

Pour les administrateurs et les magistrats épris de certaines idées des Lumières, la police est conçue comme une institution « amélioratrice » et un instrument au service du progrès et du développement urbain. Dans l'Europe du XVIIIe siècle, dans les capitales des « despotes éclairés », comme dans l'Ecosse d'Adam Smith, les transformations de la police sont inséparables de l'optimisme du mouvement des Lumières. Certains responsables de l'ordre public font même de la police une « science du bonheur », destinée à assurer la « félicité des hommes en société ». L'exposition a ainsi l'ambition d'illustrer cette rencontre entre la police et les Lumières, sans prétendre les confondre.

Car cette police d’Ancien Régime a aussi son côté « sombre », renvoyant à une organisation sociale violemment inégalitaire. C’est pourquoi elle n’hésite pas, notamment à Paris, à utiliser des moyens de lutte expéditifs contre tous ceux qui sont considérés comme indésirables : mendiants et vagabonds, migrants mal insérés, prostituées, imprimeurs, écrivains, fils libertins, épouses débauchées, « enlevés », enfermés sans autre forme de procès. La « sûreté » des bons citoyens a pour revers un arbitraire policier qui nourrit les réticences, les colères et parfois les rébellions. L’enfermement par ordre du roi – sous la forme des infâmes « lettres de cachet » - frappe le faible comme le puissant à Paris grâce à l’effroyable efficacité de la police. L’arbitraire, l’opacité de la police comme son recours à l’espionnage, sont de plus en plus débattus et critiqués en France comme en Europe à la fin du XVIIIe siècle, afin de borner et de placer sous contrôle ses moyens accrus et ses agents tout-puissants.

Par les débats qu’elle suscite sur les libertés, le pouvoir de l’administration ou celui des juges, la censure et la régulation des nouveaux médias, l’intervention des pouvoirs publics dans le domaine des produits de première nécessité et des « communs », la police du 18e siècle interroge aussi notre temps.

Plan de l’exposition

Introduction

Outre des repères chronologiques, le visiteur découvre l’écrivain et journaliste Louis-Sébastien Mercier, auteur du Tableau de Paris (1781), dont les commentaires sur la police l’accompagnent dans chaque partie de l’exposition.

Première partie : Qui fait la police ?

Dans l’Europe du XVIIIe siècle, la police n’est pas régalienne : elle est aux mains des pouvoirs locaux, corps de villes, cours de justice, et confiée à des juges et de petits officiers, rarement professionnels. Depuis 1667, Paris est une exception, avec une police sous contrôle royal et centralisée, confiée au lieutenant général de police et à ses auxiliaires, commissaires au Châtelet et inspecteurs de police. De grandes transformations se produisent au XVIIIe siècle à travers l’Europe, avec la naissance des « métiers de police » : professionnalisation et spécialisation, apparition des premiers « détectives » à Paris et à Londres, création de forces de police professionnelles spécialisées dans le maintien de l’ordre et la sécurité urbaine.

Partie 2 : D’abord, nourrir le peuple

C’est la fonction primordiale et fondatrice de la police : garantir à la majorité de la population urbaine de pouvoir accéder aux produits de première nécessité, à savoir le pain et les « blés », à un prix acceptable. Garante du « pacte nourricier » entre le peuple et le roi, la police doit assurer cette mission pour éviter les émeutes et préserver le bon ordre. L’exposition présente les émeutes parisiennes emblématiques de l’été 1725 contre les boulangers, ainsi que les fondements doctrinaux de cette politique. Les instruments de la police pour surveiller l’approvisionnement en blés témoignent de sa préoccupation constante pour cette question. La conversion du gouvernement de Louis XV puis de Louis XVI aux thèses des économistes libéraux (Physiocrates, Turgot) bouleverse ces habitudes. Cependant les expériences de libéralisation du commerce des grains dans les années 1760 et 1770 déclenchent de graves troubles (comme la Guerre des Farines, en 1775) et sont abandonnées.

Partie 3 : La police du travail

Le travail fait partie des matières de police, parce qu’il est considéré comme pourvoyeur de discipline et marque l’identité sociale de chacun dans une société strictement hiérarchisée. Les corporations, qui assurent la police interne des métiers, forment la première ligne de la police du travail. La police cherche aussi à encadrer tous les autres travailleurs qui échappent aux cadres corporatifs. Elle tente d’endiguer l’insubordination ouvrière, qui s’exprime par des cabales, des pétitions, des grèves, en imposant l’usage du billet de congé et du livret. Enfin, errants, chômeurs, mendiants, et tous ceux qui ne trouvent pas leur place dans les cadres de l’économie sont régulièrement pourchassés.

Partie 4 : Surveiller et enfermer

Le peuple des villes inquiète la police, qui appesantit sa tutelle sur les populations, patrouille et contrôle l’espace urbain. A Paris, des policiers spécialisés, secondés par des « mouches » ou indicateurs de la police, surveillent les différents « groupes à risques » : les étrangers, les prostituées, les joueurs professionnels, les voleurs, les minorités religieuses (juifs et protestants). Avec moins de succès, la police tente aussi de contrôler la diffusion des « mauvais livres », en fichant imprimeurs et écrivains. Elle réprime les paroles et les écrits subversifs, traque les auteurs de chansons satiriques. La police secrète des « gazetins » écoute les bruits publics et relate les évolutions de l’opinion publique naissante. L’enfermement de police, par ordre du roi (ou lettre de cachet), est un instrument de maintien de l’ordre ordinaire. Il suscite néanmoins des critiques croissantes. Des personnages modestes ou illustres (Rousseau, Diderot, Sade) apparaissent ici dans leurs démêlés avec la police.

Partie 5 : Ordonner la ville

La police se préoccupe de l’ordre matériel et physique des villes, en ébullition au XVIIIe siècle. Elle s’organise pour prévenir les catastrophes que sont les crues et les incendies, et invente les premiers corps de pompiers. Rêvant d’une ville libérée de tous les obstacles et propice à la circulation, elle tente de chasser les étalages, impose le balayage de la voirie, éclaire les rues et déploie toute une signalétique urbaine (plaques de rues). Tout un arsenal de mesures sanitaires doit assainir « la ville délétère », afin de préserver sa population, des nouveaux-nés en nourrice aux riverains des cimetières encombrés.

Partie 6 : Une police des Lumières

Cette partie, introduite par les portraits de personnages situés entre police et Lumières, présente les influences du mouvement des Lumières sur la police. Porteuse d’un projet de réforme urbaine, la police devient un objet de débat dans l’Europe des Lumières. Les autorités urbaines cherchent à s’informer sur la manière dont fonctionne la police dans quelques grandes cités érigées en modèle. Se voulant désormais « amélioratrice », la police, en particulier à Paris, multiplie les réalisations édilitaires (Mont-de-Piété, bureau des nourrices, éclairage public, secours aux noyés…). Elle s’appuie sur les savants et les techniciens (topographie, évacuation des cimetières, lutte contre les charlatans) et se dote d’outils qui se veulent plus rationnels (fichiers, archives centralisées).

Partie 7 : Aimer ou détester la police ?

Au XVIIIème siècle, les rapports entre le peuple et la police sont tumultueux et ambivalents. A travers les archives de police, cette partie donne un aperçu des perceptions diverses de la police par les Parisiens, objet de satire et de chansons. La population est hostile envers les hommes en uniforme et les « mouches ». Bravades, rixes et caillassages ne sont pas rares. Plus graves, les émeutes de mai-juin 1750 sont une réaction violente face aux transformations rapides de la police. Le visiteur peut ensuite faire l’expérience « d’aller à la police », en découvrant la reconstitution du bureau et de l’environnement de travail d’un commissaire de police parisien.

Epilogue

L’exposition s’achève sur 1789 et les aspirations vis-à-vis de la police, discréditée malgré ses ambitions. En 1789, les cahiers de doléances demandent sa transformation. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen lui consacre plusieurs articles. Un mur de citations, du XIXe siècle à nos jours, invite le visiteur à réfléchir sur l’héritage de la police du XVIIIe siècle et les débats qu’elle a suscités.


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