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Tiphaine Ferry, La Chine et l'intervention britannique au Tibet, 1902-1912


La Chine et l’intervention britannique au Tibet, 1902-1912

Tiphaine Ferry

 

 

Malgré la médiatisation subite de la répression chinoise au Tibet depuis une quinzaine d’années, notamment en mars 2008 avec les manifestations qui firent plusieurs morts à l’approche des Jeux Olympiques de Pékin, l’histoire du « Toit du monde » est encore relativement mal connue. Le Tibet attise pourtant la curiosité occidentale depuis le xviiie siècle. L’intervention britannique au Tibet en 1902-1904 constitue à ce titre un élément phare et décisif dans l’histoire contemporaine tibétaine[1].

Dans la seconde moitié du xviiisiècle, après une longue période de troubles, l’Empire mandchou s’édifie en « protecteur » de la théocratie tibétaine. À partir de cette période, le Tibet entretient donc une relation relativement stable avec lui. L’organisation politique du Tibet est alors bicéphale, le pouvoir étant partagé entre les ambans[2] et le dalaï-lama. Cette dualité permet de maintenir un certain équilibre. À la veille de l’intervention britannique au Tibet, la relation sino-tibétaine est singulière, la Chine étant liée au Tibet par une relation de protecteur militaire laïc à protecteur spirituel. L’équilibre sur lequel cette relation est fondée dépend donc en partie de la puissance militaire de l’Empire. La gestion des Affaires extérieures et de la Défense tibétaines reviennent à l’Empire mandchou, qui exerce une forme de protection militaire. De son côté, le dalaï-lama est considéré comme le maître spirituel de l’Empereur.

À l’aube du xxsiècle, l’Empire mandchou connaît un déclin considérable. L’ouverture de concessions occidentales, et par conséquent la perte de souveraineté des Qing sur une partie du territoire chinois, précipitent ce déclin. En 1860, les troupes britanniques et françaises détruisent en partie le palais d’Été, résidence impériale de la dynastie Qing. Le sac du palais d’Été constitue une preuve et un symbole de l’affaiblissement de l’Empire, et des conséquences de la présence occidentale sur le territoire chinois. Ainsi, l’arrivée des Britanniques au Tibet entre dans le cadre de la perte de souveraineté de la Chine sur son territoire au même titre que l’arrivée des Français au Yunnan, ou que l’ouverture des ports et concessions japonais, français et britanniques sur la côte Est. La littérature sur l’histoire tibétaine semble considérer la guerre sino-japonaise de 1894-1895 comme un tournant dans la perception de l’Empire chinois par les Tibétains. C’est à partir de ce moment que les Tibétains prennent conscience de l’affaiblissement de l’Empire, et de la fragilité de l’armée chinoise.

Au regard de ce contexte, cet article porte sur la lutte d’influence qui prend place au début du xxsiècle entre Britanniques et Mandchous au sujet du Tibet. Stratégiquement important pour les Indes comme pour l’Empire mandchou, le Tibet se retrouve effectivement pris en tenaille entre les deux puissances. Cet article présente donc l’intervention britannique au Tibet, ainsi que la réponse chinoise à cette intervention, et la tentative mandchoue de « récupérer » le territoire tibétain. Il analyse ensuite la réponse tibétaine à ces événements, et sa volonté d’indépendance vis-à-vis de la Chine. On comprend l’importance de cet objet de recherche en observant la rupture de la relation sino-tibétaine.

 

Il est nécessaire, tout d’abord, d’évoquer la problématique des sources, la difficulté majeure de la recherche sur l’histoire tibétaine provenant de celles-ci. En dehors de leur évidente politisation des sources dans le contexte actuel, et de l’existence de « sources de propagande », trois problèmes majeurs ont été rencontrés au cours de ces recherches. Premièrement, la faible quantité d’archives en anglais et en français. Si les archives françaises et britanniques regorgent de documents concernant le Tibet sur la période 1902-1914, leur nombre varie en fonction des années. En effet, les épisodes de troubles au Tibet – lors des interventions armées britanniques et mandchoues, par exemple – mènent systématiquement à la fuite des diplomates français et britanniques, ou à la rupture des moyens de communication. Ce phénomène conduit alors à une très faible production de sources françaises et britanniques, et pour certains épisodes cruciaux seules les informations officielles de l’Empire sont relayées. Deuxièmement, l’image du Tibet transmise par les archives françaises est problématique. L’image du pays véhiculée en Occident est parfois très éloignée de la réalité locale. De plus, il ne fait aucun doute que les diplomates français se renseignent davantage auprès des diplomates britanniques qu’auprès des Tibétains et des Mandchous. Le troisième problème ne provient pas des sources archivistiques mais de la littérature sur le sujet. En raison de la situation politique opposant Chinois et Tibétains, il est difficile de trouver une littérature « impartiale ». La grande majorité de la littérature en français et en anglais est orientée en faveur de la cause tibétaine. L’exil d’un grand nombre de Tibétains vers les pays anglo-saxons a permis la production de nombreux ouvrages en anglais. À l’inverse, très peu d’ouvrages chinois sont traduits. De plus, de nombreux auteurs perçus comme des références sur le sujet ont exercé un rôle politique. Tsepon W. D. Shakabpa[3], par exemple, fut membre du gouvernement tibétain dans les années 1940 et fut plusieurs fois représentant officiel du dalaï-lama lors de déplacements en Inde. C’est aussi le cas de Michael van Walt van Praag[4], auteur reconnu qui est également conseiller juridique du gouvernement tibétain en exil depuis 1984. Selon les termes du rapport « quelle solution politique pour le Tibet ? », présenté par le Groupe d’information du Sénat sur le Tibet, l’histoire contemporaine du Tibet est aujourd’hui « un enjeu politique » :

« La science historique n’est jamais exempte d’implications politiques. C’est particulièrement vrai dans le cas du Tibet, dont l’histoire est largement instrumentalisée par les autorités chinoises. Celles-ci cherchent d’abord à démontrer l’ancienneté de l’appartenance du Tibet à la Chine. Le débat porte moins ici sur la réalité des liens entre les deux pays, que sur la signification qu’il convient de leur donner » [5].

Cette analyse définit bien l’enjeu que représente l’utilisation des sources primaires et secondaires dans le cadre de recherches historiques sur le Tibet.

 

Contexte et enjeux de l’intervention britannique au Tibet

 

En 1911, les relations entre la Chine et le Tibet sont bouleversées par l’arrivée des Britanniques sur la scène himalayenne, après plus de deux siècles de relative stabilité.

En 1890, les Britanniques traitent avec la Chine au sujet de la frontière Sikkim-Tibet et de l’ouverture du commerce entre les Indes britanniques et le Tibet. Après plusieurs années de refus tibétain afin d’empêcher l’intrusion de l’Occident dans le Royaume bouddhiste, les Britanniques envahissent finalement le Tibet à l’occasion de la « mission Younghusband ». Si l’ensemble de l’intervention britannique est souvent réduit à cette « mission », il s’agit d’une erreur historique. L’intervention britannique au Tibet correspond davantage à un processus complexe qui peut-être découpé en une succession de délégations. L’intervention débute en 1902 avec l’envoi de troupes anglo-indiennes à la frontière tibétaine via le Sikkim. Plusieurs négociateurs britanniques sont envoyés et se heurtent au refus catégorique des Tibétains d’entamer les négociations. En 1904, Younghusband, qui est alors le résident britannique d’Indore (Madhya Pradesh), reçoit l’ordre du vice-roi des Indes, Lord Curzon, d’envoyer des renforts militaires. Après avoir avancé jusqu’à Khamba Dzong puis jusqu’à Gyantsé, les troupes anglo-indiennes prennent Lhassa durant l’été 1904[6]. En septembre 1904, Britanniques et Tibétains signent la convention de Lhassa, traitant de la frontière avec le Sikkim et du commerce entre les Indes britanniques et le Tibet. La Chine, exerçant pourtant une tutelle unanimement reconnue sur le Tibet depuis plus de deux siècles, est tenue à l’écart de ces négociations. Ainsi, les Britanniques sont-ils parvenus à détruire, en moins de quinze ans, les relations séculaires qui existaient entre le protecteur religieux et le protecteur laïc[7]. Après cet épisode, l’Empire mandchou tente de réaffirmer sa suprématie sur le Tibet, même si la Convention de Lhassa n’implique pas réellement la fin de la tutelle mandchoue.

La réponse de l’Empire mandchou à l’intervention britannique

 

Dès lors qu’un accord est signé entre Britanniques et Tibétains, sans intermédiaire mandchou, l’Empire prend peur. C’est pourquoi la réaction à l’intervention britannique est avant tout chinoise.

Un programme de réforme est mis en place, et s’accompagne d’une sinisation de l’est du Tibet (Kham oriental[8]). Celle-ci se situe entre 1905 et 1910, dans un contexte de violence sans précédent. En effet, Zhao Ehr Feng[9], chargé par l’Empire de cette mission, applique une politique radicale. Un climat de terreur apparaît au Tibet oriental et dans une partie du Tibet central (des expéditions punitives ont lieu dans les provinces du Kham et de l’Amdo), tandis que des moines se font massacrer et que les écoles tibétaines sont remplacées par des écoles chinoises. La réaffirmation du contrôle chinois s’intensifie au Kham après 1905, en réaction à un mouvement de révolte contre Zhao Ehr Feng, notamment à Batang[10]. L’expansion militaire débute en 1908, après la désignation de Zhao Ehr Feng comme amban. En 1909-1910, la Chine envahit militairement le Tibet central. Ainsi, depuis que les Mandchous entretiennent des relations avec le Tibet, c’est la première fois que leur intervention est offensive[11]. Cela bouleverse durablement le regard que les Tibétains portent sur la Chine. Face à ces événements, les Britanniques ne réagissent pas, et n’interviennent diplomatiquement qu’à partir de 1910. On observe donc une sorte d’implication « à la carte » des Britanniques au Tibet.

À l’aube de la Révolution républicaine de 1911-1912, la Chine semble avoir réduit les autorités tibétaines à une soumission quasi totale, voire à une existence uniquement symbolique. Le dalaï-lama, qui rentre alors de Pékin, doit repartir en exil. Il se dirige vers l’Inde et est accueilli à Darjeeling. Cet exil transforme la vision politique du dalaï-lama en lui ouvrant une fenêtre sur les relations internationales et les différents systèmes politiques modernes. La réaction tibétaine à la Révolution républicaine chinoise est héritée de cet exil et du contact avec les hommes politiques britanniques. La mise en contact du Tibet avec les Britanniques au début du siècle a donc pour conséquence une modification de l’organisation politique du Tibet central. De plus, la politique chinoise appliquée au Kham oriental doit aussi être considérée comme une conséquence de l’intervention britannique. La Chine se sent menacée par les Britanniques qui s’imposent à l’Ouest et tente d’assimiler progressivement les régions de l’Est.

 

Y a-t-il eu une réponse tibétaine aux interventions militaires britannique et mandchoue ?

 

Les événements qui se déroulent au Tibet au début du xxsiècle relèvent d’une lutte d’influence entre deux empires. Le Tibet semble pris en tenaille entre ces deux géants, et il est difficile d’évaluer la réponse tibétaine à l’invasion britannique puis à l’invasion mandchoue. Cette époque cruciale dans l’histoire du Tibet représente un véritable tournant. Entre ces invasions, le Tibet se détourne progressivement de son allié séculaire pour se rapprocher de la puissance occidentale, et finalement souhaiter une indépendance totale de la Chine. Il est important d’analyser ce processus car la question de l’indépendance du Tibet est encore aujourd’hui très problématique.

Tout d’abord, la réponse tibétaine à l’intervention militaire britannique de 1904 ne peut être que conciliante. Les Tibétains, acceptant de signer la Convention de Lhassa, se sont résignés à se tourner davantage vers leur voisin britannique. Cela peut être attribué à la menace militaire britannique, mais aussi à la prise de conscience que le « protecteur laïc » mandchou n’est pas parvenu à protéger Lhassa d’une invasion étrangère. Ensuite, la réponse tibétaine à l’appropriation progressive du territoire tibétain par les Mandchous est difficile à identifier avant 1910. Après l’agitation anti-impériale de 1905, et jusqu’en 1910, les Tibétains ont une attitude plutôt docile envers les Mandchous qui occupent leurs terres. Ils essayent de se soustraire aux corvées et au travail imposés par les troupes – notamment dans le cadre de la construction du réseau routier et du service de transport – mais ils semblent le faire sans protestation ni agitation[12]. Il faut tout de même mentionner les incidents qui ont lieu en 1905. Ils sont mal représentés – voire absents – dans la littérature mais sont un indicateur précieux du sentiment anti-impérial qui agite la région de Batang à cette époque. Dans les deux principautés de Batang et de Litang, certaines lamaseries lève des bandes qui courent le pays en menaçant les postes chinois. Les lamas semblent rejeter l’autorité mandchoue des ambans immédiatement après l’intervention britannique. Historiquement, les ambans utilisaient en effet la menace d’une invasion occidentale pour légitimer la tutelle mandchoue. Ces troubles peuvent être considérés comme une indication qu’une résistance tibétaine existait dès les débuts du programme de sinisation du Tibet. Cela dit, l’existence d’un mouvement de résistance organisé est mise en doute par de nombreux tibétologues.

Les troubles anti-impériaux majeurs apparaissent plus tard, en 1911, avec la mutinerie d’un grand nombre de soldats mandchous au Kham et au Tibet central. C’est après la Révolution républicaine et la chute de l’Empire mandchou que les Tibétains peuvent reprendre le contrôle des régions occupées. On observe en effet une véritable « reprise en main » de leur territoire par les Tibétains, qui n’hésitent pas à chasser voire à tuer des administrateurs mandchous. Pour analyser le passage de l’occupation à l’évacuation des troupes impériales hors du Tibet, il faut donc s’intéresser à la mutinerie des soldats mandchous. Dès novembre 1911, des articles apparaissent dans la presse anglo-indienne, témoignant d’une situation chaotique au Tibet central[13]. La mutinerie débute le 13 novembre 1911 à Lhassa, puis se poursuit dans la vallée de Chumbi (à la frontière tibéto-indienne). Dans les jours qui suivent, le soulèvement se propage jusqu’à Gyantsé et Yatoung. Il semble que la mutinerie provienne d’une frustration et d’un mouvement de protestation qui remontent aux débuts de l’invasion du Tibet. Dès octobre 1910, une garnison de Siangtcheng, composée de près de 500 hommes, se mutine et tue le Commandant supérieur, avant de fuir vers le Yunnan. Les observateurs de l’époque décrivent un état général de l’armée sichuanaise, basée au Tibet, propice à la propagation d’une mutinerie. En effet, environ 6 280 hommes, sous le commandement suprême de Zhao Ehr Feng, stationnent au Tibet. Les « gendarmes » sont recrutés selon le principe de l’enrôlement volontaire, sans plus de contrôle. Beaucoup d’entre eux sont décrits comme des malfaiteurs. Ces hommes sont extrêmement mal payés[14]. Les rations distribuées sont retenues sur leur salaire, ce qui provoque une sous-nutrition importante des effectifs chinois qui préfèrent se nourrir de tsampa[15] auprès des habitants. De nombreux chefs militaires règnent par ailleurs sur la paie de leurs soldats. Si ce n’est à Batang, où le contrôle chinois est le mieux implanté[16], la hiérarchie et l’ordre militaire ne sont pas respectés. L’annonce des mutineries qui suivent la Révolution n’est donc pas accueillie avec surprise. La chute de l’Empire mandchou provoque très vite la fin de l’autorité chinoise sur Lhassa, par conséquent, les troupes impériales occupant le territoire du Tibet central ne sont plus sous aucune autorité[17]. Cependant, il faut préciser que les sources divergent sur cette mutinerie. Les communications étant coupées entre les consulats et l’Occident durant près d’un an, il existe extrêmement peu d’archives. Certains ouvrages et articles mentionnent davantage une reddition des troupes impériales aux troupes de la résistance tibétaine (organisée en armée depuis l’Inde par le dalaï-lama, grâce à Chamsal Namgang, envoyé au Tibet central pour organiser et coordonner la lutte antichinoise). D’autres mettent l’accent sur le soulèvement immédiat des soldats impériaux lors de la Révolution[18]. Les soldats se seraient mutinés contre Zhao Ehr Feng, autour du leader Yin Changhen. Moins d’une année après la proclamation de la République et la mutinerie des soldats chinois, il ne reste plus aucun Mandchou sur le sol tibétain. Nombreux sont ceux qui ont été massacrés.

Si la littérature mentionne une rébellion au sein de l’armée chinoise, certains historiens s’accordent pour parler d’un mouvement de résistance tibétain qui force les troupes mutinées à la reddition. Ainsi Fabienne Jagou décrit-elle une évolution en trois étapes qui bouleverse les frontières sino-tibétaines : le « raid » britannique de 1904, la réaction mandchoue à la menace britannique, et la résistance tibétaine rencontrée par les troupes impériales[19]. La réponse tibétaine est donc difficile à identifier en ce qu’elle est étroitement liée à la mutinerie des soldats mandchous. Le fait que l’on ne parle pas de réponse tibétaine pendant les réformes de sinisation du territoire tibétain, mais que l’on observe une extrême violence des Tibétains envers les Mandchous à la chute de l’Empire semble cependant montrer qu’il existait un fort sentiment antimandchou, sans doute bâillonné par la politique de terreur de Zhao Ehr Feng.

 

De l’intervention britannique à l’indépendance tibétaine :
un objet de recherche crucial

          

Les conséquences de l’intervention britannique sur la relation sino-tibétaine constituent un élément de recherche crucial. La première décade du xxsiècle représente un tournant dont l’étude est indispensable pour la compréhension des enjeux actuels, et notamment pour appréhender la question de l’indépendance du Tibet. L’importance de ce sujet de recherche est en effet directement liée à la relation entre l’intervention britannique et le désir d’indépendance du Tibet qui se manifeste quelques années plus tard. La période 1902-1914 est composée d’une succession d’épisodes menant à la rupture des bonnes relations sino-tibétaines, et à la volonté tibétaine de devenir indépendant vis-à-vis de la Chine. L’intervention britannique, conséquence du traité sino-britannique de 1890, mena en effet à la sinisation d’une partie du territoire tibétain, accompagnée de violences sans précédents et du développement d’un sentiment antimandchou sur l’ensemble du territoire. À partir de 1911-1912, les troupes chinoises furent chassées du Tibet. Le Tibet demeura, entre 1912 et 1950, indépendant de facto de la Chine. L’intervention britannique a donc eu un impact durable sur les relations sino-tibétaines, et crée un bouleversement dans des relations pourtant relativement stables depuis le xviiie siècle. On peut cependant se demander dans quelle proportion les Britanniques sont responsables de ce bouleversement, étant donné la conjoncture historique – propice aux troubles – de ce début du xxsiècle.

 



[1]    Cet article est tiré du mémoire réalisé dans le cadre d’un Master 2, sous la direction d’Hugues Tertrais, « La Chine et l’intervention britannique au Tibet, 1902-1914 », soutenu en 2012 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Mon intention en choisissant ce sujet était de revenir sur la genèse de la situation d’instabilité qui existe aujourd’hui sur le territoire tibétain. Tiphaine Ferry poursuit actuellement ses études au King’s College, à Londres, au sein du Master Conflict Resolution in Divided Societies.

[2]    Les ambans sont l’équivalent de commissaires impériaux. Il est cependant important de préciser que le rôle des ambans est modifié à plusieurs reprises entre leur apparition au xviiisiècle et le début du xxsiècle. Malgré cela, leur mission principale reste celle de relais du pouvoir impérial. Dans la littérature anglo-saxonne, le terme tibétain amban est traduit par provincial governor ou imperial resident.

[3]    Tsepon W. D. Shakabpa, Tibet: A Political History, New Haven, Yale University Press, 1967.

[4]    Michael C. Walt van Praag, The Status of Tibet: History, Rights and Prospects in International Law, Boulder, Westview Press, 1987.

[5]    « Quelle solution politique pour le Tibet », Les Documents de travail du Sénat, Série Relations interparlementaires, n° GA 77, octobre 2007. Rapport présenté par M. Louis de Broissia.

[6]    Au sujet de l’intervention britannique, se reporter aux volumes NS 67 et NS 68 des Archives du ministère des Affaires étrangères de la Courneuve (AMAE), ainsi qu’au très précieux rapport Grenard, paru en 1907 mais qui revient de façon précise et documentée sur ces évènements (volume NS 71).

[7]    Pour plus de précisions cf. Tséring Shakya et Anne-Marie Blondeau, Le Tibet est-il chinois ?, Paris, Albin Michel, 2002, p. 35.

[8]    Le « Grand Tibet » (frontières de 1902) est composé de trois provinces : le Kham (Sud-Est), l’Amdo (Nord-Est), et l’U-Tsang (Ouest et Centre).

[9]    Zhao Ehr Feng est un personnage central du programme de réformes de sinisation du Tibet. À partir de 1905, il poursuit une ascension fulgurante dans la hiérarchie mandchoue. En 1905, il est d’abord envoyé au Kham au titre de « pacificateur ». En 1908, il devient amban et gouverneur de la province du Xikang, nouvelle province créée par les Mandchous sur le territoire tibétain. Lors de l’intervention militaire mandchoue au Tibet en 1910, il conduit les troupes mandchoues.

[10]   Elliot Sperling, « The Chinese Venture in Kham: 1904-1911 », in Alex McKay, The History of Tibet : The Modern Period, Londres, Routledge Curzon, 2003, p. 73.

[11]   Fabienne Jagou, « Histoire des relations sino-tibétaines », Outre Terre, 2009/1, n° 21, p. 153.

[12]   AMAE, Correspondance politique et commerciale (CPC), (1897-1918), Chine – Politique intérieure Tibet. Nouvelle Série Chine (NS), vol. 72.

[13]   Quelques articles sont répertoriés dans les archives françaises : AMAE, CPC, (1897-1918). Chine – Politique intérieure Tibet. Nouvelle Série Chine (NS), vol. 73.

[14]   Les artilleurs reçoivent une paie de 3 taëls 60 par mois, les hommes, 4 taëls 10, et les sous-officiers, 14 taëls.

[15]   La tsampa est une farine d’orge grillée.

[16]   Elliot Sperling, « The Chinese Venture in Kham: 1904-1911 », art. cit., p. 71.

[17]   Alastair Lamb, « The Situation in 1914 », in Alex McKay, The History of Tibet: The Modern Period, op. cit.

[18]   Sam Van Schaik, Tibet: A History, New Haven, Londres, Yale University Press, 2011.

[19]  Fabienne Jagou, « Vers une nouvelle définition de la frontière sino-tibétaine : la Conférence de Simla (1913-1914) et le projet de création de la province chinoise du Xikang », Extrême Orient, Extrême Occident, 2006, vol. 28.