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Elena Pavel, Varlam Chalamov, témoin de la Kolyma

Varlam Chalamov, témoin de la Kolyma

 

 

Bulletin n° 13, printemps 2002

 

 

 

Elena Pavel

 

 

Varlam Chalamov est né en 1907 à Vologda, petite ville située au nord-ouest de la Russie. Comme tant d'autres, il est happé par les événements de 1917 puis gagné par la fièvre des années vingt. Quelques années de détention dans l'Oural n'entameront en rien la vivacité d'esprit et la force de Chalamov, mais en 1937 sa vie se fige. Il est arrêté, puis déporté dans le plus grand ensemble concentrationnaire de toute l'Union soviétique, la Kolyma.

A l'origine condamné à cinq ans de détention, pour activité trotskiste contre-révolutionnaire, il passera près de dix-sept ans dans les camps de la Kolyma, qui comptent parmi les plus terribles et les plus durs d'Union soviétique.

  

Libéré en 1953, Chalamov choisit de témoigner. Il compose alors l'un des plus prestigieux ouvrages autobiographiques qui ait jamais été écrit sur les camps soviétiques. L'œuvre de Chalamov est intéressante pour plusieurs raisons. Tout d'abord, l'auteur a passé presque vingt ans de sa vie dans les camps: il a donc connu «plusieurs goulags» et a assisté aux différentes vagues de purges. De plus, Chalamov a écrit ses textes consciencieusement, tentant de demeurer fidèle à sa mémoire. Ses remarques sont très souvent pertinentes et se fondent sur des observations précises. Enfin, le témoignage de Chalamov est très dense. Il nous éclaire autant sur la vie à l'intérieur des camps que sur «l'après-camp», période de la vie des détenus qui nous permet de saisir la véritable ampleur des dommages causés par une détention prolongée.

 

 L'honnêteté du témoignage de Chalamov permet à l'historien de bâtir un travail solide. Parfois même, il sert à démentir certaines idées préconçues solidement ancrées.

 

 La pensée «chalamovienne» est assez complexe à saisir. Pour mieux la décrypter, il est nécessaire de s'intéresser à tous les écrits de Chalamov, qui sont d'ailleurs fort nombreux. Certains relèvent de l'autobiographie, d'autres de la fiction ou de la réflexion, sans oublier quelques recueils de poésies, parfois très obscures, et un ouvrage consacré à l'explication d'une nouvelle théorie littéraire. Des archives inédites en France ainsi que des rapports du KGB publiés dans une revue russe nous ont permis de compléter notre étude.

 

 En lisant le témoignage de Chalamov, on s'interroge: commentle structurer et en tirer profit? Nous ne voulions pas centrer notre étude uniquement sur les camps. Les réflexions de Chalamov nous permettent aussi de traiter les états d'âme des détenus, de mieux les comprendre et surtout de se rendre compte de ce qu'ils ont vécu. À sa manière, la détention de Chalamov a perduré après sa libération. La Kolyma est restée ancrée en lui pour toujours.

 

 Les camps de la Kolyma sont situés en Sibérie orientale, c'est-à-dire aux confins du territoire soviétique. Cette région est certes très hostile, mais le sol est riche en ressources minières. À «laKolyma, les camps ont existé à partir de 1932»[1]. Cet ensemble concentrationnaire passe ensuite sous le contrôle du NKVD en 1934 pour en devenir un département à part entière. Le poids financier de la région et sa situation géographique en font rapidement un État dans l'État.

  

Le principal intérêt de la région est sa ressource en or[2], vraiment très importante. Mais la région possède d'autres ressources, comme le bois ou le charbon, qui ne sont exploitées que pour les besoins du Dalstroï[3]. Les détenus exécutent ces tâches, ainsi que la construction de villages et de villes pour les libres, de baraques pour les détenus. Ils ont aussi construit une chaussée longue de plusieurs milliers de kilomètres qui a son importance puisqu'elle sillonne tout le territoire du Dalstroï qui, «au début des années 40, [...] s'étend sur 1300 km de la mer d'Okhotsk, au sud, jusqu'à la mer de Sibérie orientale au nord, et sur plus de 1700 km d'est en ouest, comprenant la partie occidentale du Kamtchatka et la Lakoutie orientale»[4].

  

La Kolyma est rapidement devenue l'ensemble concentrationnaire réputé le plus terrible. Tout d'abord à cause du froid (parfois jusqu'à - 60° C), mais surtout en raison des conditions de vie et de l'inhumanité de ses dirigeants. Selon Chalamov, cette «perfection» du système concentrationnaire n'est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat de recherches assidues: «La perfection que j'ai trouvée à Kolyma n'était pas le produit d'un génie du mal. Tout s'est mis en place petit à petit. On avait accumulé de l'expérience »[5].

  

L'attitude du personnel des camps contribue à la mort lente des détenus. Chalamov évoque souvent leurs méthodes et bien souvent ce n'est guère en termes élogieux. Ces hommes, investis d'un pouvoir qui leur semble sans limite, ne cessent d'appliquer des règles qui ne répondent qu'à leur propre système de valeurs. Le Goulag est en fait la porte ouverte à tous les excès. Chalamov dresse quelques portraits de petits chefs à faire froid dans le dos, ces dirigeants de section se transformant rapidement en instruments violents et fidèles du pouvoir en place. Quelques-uns deviennent même de véritables bourreaux. Forts de leur pouvoir, ils assouvissent leurs bas instincts en frappant les détenus, en les humiliant et en les torturant moralement. La violence fait partie intégrante de la vie quotidienne du camp. Elle se répercute à chaque échelon de la hiérarchie jusqu'au simple soldat d'escorte qui en use quand bon lui semble.

 

 Que penser de la légitimité de ces méthodes? En une phrase, Chalamov résume des décennies de Goulag, et nous sensibilise à la souffrance des milliers de victimes. Pour lui, la violence de certains hommes «put s'exprimer, se développer et grandir dans le despotisme et l'impunité de l'Extrême-Nord»[6]. C'est en ce sens que l'on peut dire que le Goulag est une zone de non-droit: il est régi par la loi du plus fort, que ce soit physiquement ou par ses appuis et autres relations. D'ailleurs Chalamov résume très bien la situation: «La force du chef qui me bat, c'est la loi, le jugement, le tribunal, la garde et l'armée»[7].

  

Chalamov aurait dû être libéré en 1942. Mais comme bon nombre de ses camarades, il est devenu un «maintenu». Les gens ayant ce statut, comme il l'explique très bien, font «l'objet d'une attention particulière de la part des organes d'instruction»[8]. Ces détenus, qui n'en sont plus réellement, forment une main d'œuvre déjà sur place qu'il suffit de réquisitionner ou de récupérer. Face au sort qui l'attend, Chalamov demeure lucide: il sait que deux faux témoins notoires ont déposé contre lui. Chalamov tente de les récuser en invoquant une vengeance personnelle après des différends. Mais cette affaire, qui finalement le dépasse, n'est pas aussi simple. L'enquêteur-instructeur, pour diverses raisons qui va du besoin de main-d'œuvre à la nécessité de garder un certain quota de détenus, veut recondamner Chalamov et le lui fait clairement comprendre. Rien n'est plus simple que de produire des témoins. Finalement, après un procès et des dépositions sans appel, le détenu Chalamov sera condamné en juin 1943 à une nouvelle peine de dix ans plus cinq ans d'interdiction, d'après l'article 58, alinéa 10. Comme tant d'autres, il est ici victime d'une machine dont les rouages imprévisibles et incontrôlables n'épargnent personne.

  

Les détenus des camps soviétiques sont classés selon leur chef d'accusation. Deux groupes se dégagent nettement: les «politiques» (c'est-à-dire les détenus condamnés pour un délit jugé politique, qui est souvent l'article 58) et les détenus de droit commun (par exemple, le meurtre, le vol, le viol, etc. sont des délits de droit commun). Tout sépare ces deux catégories de détenus. Les politiques sont véritablement les parias du camp. Nommés «les ennemis du peuple» ils sont méprisés, haïs et battus par tous. Les droit commun (appelés par le régime «les amis du peuple»), eux, jouissent de nombreux privilèges (nourriture supplémentaire, exemption du travail, droit de tuer en toute impunité, etc.) et sont soutenus par l'administration. Ainsi, lors des deux années de purge au Goulag, en 1937-1938, ils ont l'ordre d'éliminer le plus grand nombre possible de politiques. Michel Heller n'hésite pas à faire un amalgame entre le monde de la pègre et l'administration des camps: «Les droit commun et la direction sont deux forces qui ont réussi à trouver leur place dans le monde concentrationnaire. Chacun est à l'aise. La direction est aussi cruelle, aussi impitoyable et aussi corrompue que les criminels»[9].

 

 Les conditions de vie à la Kolyma sont très difficiles. Les détenus souffrent de sous et de malnutrition. Leurs repas quotidiens sont assez draconiens: entre 300 et 400 grammes de pain par jour, une assiette de soupe et de kacha (souvent très liquide), un gobelet de thé (en fait un verre d'eau chaude) et, parfois, un demi-hareng. Il arrive de temps en temps que quelques détenus chanceux parviennent à obtenir de la nourriture supplémentaire sur leur lieu de travail, quand ils ont le privilège d'être affectés, par exemple, à l'usine à pain ou à légumes.

 

 Les vêtements sont fournis par l'État. Tout est distribué en vrac après les bains: personne ne peut choisir un vêtement chaud ou à sa taille. Chalamov compare même cela à «une vraie loterie»[10] qui engendre de véritables drames dans la vie du détenu. Epuisé nerveusement, ce dernier «pleure de rage en recevant du linge propre usé jusqu'à la trame à la place de [son] linge crasseux bien solide»[11], oubliant que «c'était aussi par hasard qu'il avait reçu le change solide la dernière fois»[12]. Comme peut l'être la nourriture, le linge devient alors une véritable obsession: pendant quelques temps, ce linge sera leur seule propriété et leur seule protection contre le froid.

  

Le camp agit par maints aspects sur les hommes. Les relations sociales sont totalement exacerbées. Ce climat tendu sert le pouvoir en lui permettant de garde la mainmise sur ses «sujets». Le quotidien des détenus se déroule donc entre violences et humiliations. Tout comme dans la société soviétique, dont le Goulag est un véritable microcosme, les autorités exercent sur leurs subalternes des pressions. Ces derniers, par zèle ou aussi peut-être par faiblesse, évacuent ces pressions sur les détenus, par la violence. Mais la violence n'est pas seulement l'apanage du personnel du camp, les détenus se battent aussi entre eux. Les bagarres sont pour eux un moyen de retrouver une place hiérarchique qu'on ne leur accorde plus. Par période, la violence est aussi exercée sur les autorités. Cette fois-ci, ce sont les détenus qui tuent leur chef. Ce phénomène est peu courant, mais se répand comme une épidémie.

  

Le monde des camps est aussi frappé par le phénomène d'atomisation que connaît la société soviétique. Dès le début de ses Récits, Chalamov énonce les trois commandements en vigueur dans les camps: «Tu ne te fieras à personne, tu ne craindras personne, tu ne demanderas rien à personne»[13]. La peur de l'autre permet aux autorités d'asseoir son pouvoir. Elle prévient des élans de solidarité qui compromettrait le fonctionnement des camps. Cet état de solitude engendre chez le prisonnier une indifférence envers l'autre. Ce sentiment n'est ni mauvais, ni méchant. Simplement le sort d'autrui ne revêt plus aucun intérêt. Il est déjà tellement difficile de s'occuper de soi, de sa propre survie, que celle des autres est impensable. Tout est fait pour que le détenu soit seul, et pense comme tel.

  

Rapidement, le pouvoir soviétique s'aperçoit que les camps sont nécessaires à l'économie du pays. La main d'œuvre permet la réalisation de grands chantiers, tels Magnitogorsk ou la conquête de territoires hostiles, comme la Sibérie ou le nord de l'Oural. Officiellement, la fonction économique des camps n'est jamais revendiquée, elle se cache derrière une idéologie qui glorifie le travail.

  

En entrant dans un camp, le détenu est averti immédiatement du sort qui l'attend. Un slogan ornant le fronton y «vante les vertus magiques du travail soviétique »[14] : «Le travail est une affaire de conscience et de gloire, une affaire de vaillance et d'héroïsme»[15].

 

 Le lien fait par les autorités entre travail et moralité est assez particulier. En somme, mieux le détenu travaille, plus il est utile à l'édification du communisme. Il est donc moralement supérieur à celui qui ne remplit pas la norme. De ce fait, il a droit à un meilleur repas puisqu'il a toute l'estime des autorités. En revanche, le détenu malade, épuisé et trop faible pour travailler correctement, est constamment passé à tabac, insulté et parfois privé de repas pour avoir entravé la construction d'un monde meilleur.

 

 Selon Chalamov, cette utilisation du travail pour «rééduquer» les détenus a un effet pervers, elle inculque aux détenus la haine de ce dernier. Le pouvoir considère le travail comme la tâche effectuée pour le Plan, mais pour les détenus, le travail est irrémédiablement lié à d'autres souffrances. Pour y échapper, nombreux sont ceux qui s'automutilent ou simulent les pires maux. À force de mauvais traitements et de malnutrition, beaucoup de détenus sombrent tout simplement dans la folie. Hébétés, abrutis, ils ont le comportement d'un enfant ou tombent dans des accès de colère d'une extrême violence.

 

 Pour tenter de survivre à cet enfer, Chalamov a d'abord choisi de feindre l'indifférence: l'auteur semble ainsi souvent en dehors de sa propre vie, de son propre destin.

  

Les peines du camp et les conditions de vie enlèvent aussi souvent tout espoir à un prisonnier. En premier lieu, il refuse d'envisager un quelconque avenir. Il vit au jour le jour, préférant ne pas imaginer ce qui l'attend le lendemain. Parfois, Chalamov semble presque surpris d'être encore en vie. Le sentiment de surprise est bien sûr préférable à celui de déception. Chalamov a pris conscience que rien au camp ne pouvait le sauver. Il attend, il subit, et reste en vie parce qu'il ne dévie pas de la marche à suivre qu'il s'est fixée. Empli d'espoir, l'homme devient perméable à ce qu'il subit. Rapidement, cet espoir peut devenir du désespoir et conduire au suicide. Ce que Chalamov refuse. Pour se protéger, il préfère nier ce en quoi tout homme croirait.

 

 Chalamov a aussi trouvé un moyen de se protéger dans ses écrits. Dans les Récits de Kolyma, il ne parle jamais en son nom. Rapidement se profilent trois protagonistes. Après quelques recherches pointilleuses, il est possible de dire que Chalamov est en fait ces trois hommes à la fois. Andreïev représente Chalamov à l'état de «crevard». Le nom est sans doute choisi en hommage à un homme que Chalamov a rencontré en prison. Krist prend ensuite la relève d'Andreïev. Son nom plutôt mystique n'est pas une coïncidence: ce personnage est celui qui parviendra à renaître dans les camps. Enfin, il reste Goloubiev, celui qui a survécu au camp. La description des maux dont il souffre ainsi que son histoire coïncident étrangement avec celles d'un ami de Chalamov. Ce n'est certainement pas un hasard si Chalamov a choisi «une trinité» pour le représenter, et plus généralement pour représenter le destin des détenus. En effet, rappelons qu'il est le fils d'un prêtre orthodoxe et que toute son enfance a été bercée par les prières et les chants religieux. Dans les Récits, les liens qui unissent les protagonistes sont étonnants: Andreïev, le sacrifié, est en quelque sorte celui qui initie Krist à la vie en prison, tandis que Krist sauve par hasard Goloubiev...

 

 Contrairement à ce qu'il écrit, Chalamov garde espoir. Quelques métaphores nous indiquent qu'il attend simplement le bon moment pour croire en la vie. Sa patience est enfin récompensée lorsqu'il rencontre en 1946 un médecin, lui aussi détenu politique, qui prend Chalamov sous sa protection. Ce médecin interfère ensuite en faveur de Chalamov pour que ce dernier puisse suivre la formation d'aide-médecin réservée à quelques détenus privilégiés. Dès lors, Chalamov n'aura de cesse de faire tout ce qui est en son pouvoir pour obtenir son diplôme, symbole d'une survie certaine dans les camps. Devenu aide-médecin, il est alors affecté à divers postes dans les hôpitaux pour détenus puis dirige son propre poste d'infirmerie.Ainsi s'écoulent ses dernières années de détention.

 

 De retour à Moscou, Chalamov est heureux de retrouver sa femme qui l'a attendu pendant toutes ses années de détention. C'est d'ailleurs elle qui vient le chercher à la gare: «Le visage de ma femme m'accueillant de la même façon qu'auparavant, quand je rentrais de mes nombreux voyages. Cette fois-ci, la mission avait été longue: presque dix-sept ans. Mais surtout je ne rentrais pas de mission. Je revenais de l'enfer»[16]. Pendant le voyage du retour, Chalamov ne se doute absolument pas des difficultés qui l'attendent.

  

Ses premières souffrances sont physiques.Chalamov ne supporte pas certains aliments qu'il ne digère plus. Les rations alimentaires des camps ont même changé le palais de Chalamov: il ne parvient pas à se réhabituer aux aliments qui lui ont fait défaut pendant tant d'années. Dès 1957 il commence aussi à être très malade: il souffre en effet de la tête et consulte des spécialistes de toute sorte. Il lui arrive même de tomber en pleine rue. Par ailleurs, les trois grands maux dont souffre Chalamov sont la faim, le froid et la fatigue - typiques des camps.

  

Moralement, Chalamov doit aussi se réhabituer à son quotidien. Il doit faire un énorme travail sur lui-même pour accepter ce qu'il a connu dans les camps. En retournant dans le monde des libres, Chalamov doit modifier son ancienne manière de vivre qui était d'ailleurs plutôt un moyen de survivre. Pris entre deux univers, Chalamov trouve difficilement ses repères. Ses écrits sont même parfois empreints d'une certaine folie.

  

Avant sa déportation en Sibérie, Chalamov avait une vie bien remplie: il vivait avec sa femme et sa petite fille d'un an et demi, courait les meetings littéraires et écrivait pour diverses revues. Mais après son retour de camps, le dialogue entre sa femme et lui se révèle impossible. Pendant les années de détention de son époux, Galina Ignatievna Goudz n'a pas non plus eu la vie facile. Elle est d'abord officiellement considérée comme l'épouse d'un ennemi du peuple: tant qu'elle ne renie pas publiquement son mari, elle perd sa pension, ses droits sociaux, etc. Puis elle est elle-même «arrêtée par les organes de la section moscovite du NKVD en 1937 sous l'accusation «d'activité trotskiste contre-révolutionnaire», puis, sur la base d'une instruction du NKVD, elle est expulsée pour cinq ans de Moscou, en tant qu'épouse d'un condamné[17]»[18]. Pendant ces années, elle confie sa fille Elena (née en 1935) à sa sœur, Maria Ignatievna Goudz.

 

 Pendant 17 ans elle a envoyé de nombreuses lettres et des colis à son époux. Lorsqu'elle l'accueille à la gare en 1953, elle pense peut-être que son cauchemar prend fin. Dès lors, lorsque Chalamov s'oppose à nouveau au régime à l'aide de ses textes, elle refuse de l'accompagner dans cette nouvelle péripétie. Finalement, le couple se sépare.

 

 Au sein de la famille Chalamov, les relations père-fille sont aussi délicates. L'incompréhension s'installe entre ces deux générations séparées par un fossé.

  

De retour à Moscou, Chalamov a tenu à témoigner de l'enfer des camps. Comme de nombreux dissidents et anciens détenus, il attendait beaucoup du XXe Congrès de 1956. Malheureusement, seuls quelques-uns ont su tirer leur épingle de cette grande mascarade. Pour sa part, Chalamov n'a cessé d'essuyer de nombreux refus de la part des éditeurs. L'apparente politique de repentir du régime s'appuie sur une faible publication de textes plus ou moins dissidents. Chalamov, pour sa part, refuse de jouer ce jeu.

  

En ce qui concerne la publication des Récits de Kolyma, l'affaire prend une mauvaise tournure. Le coup est rude pour Chalamov qui voit publié, en 1962, Une journée d'Ivan Denissovitch. Les manuscrits de ses Récits sont, eux, bloqués depuis 1959 aux éditions Sovietski Pissatel. Malgré quelques avis favorables, le livre reste en attente. À plusieurs reprises, il est annoncé dans le programme annuel de publication pour en être retiré au dernier moment. En 1966, après une attente de huit ans, Chalamov apprend que ses Récits ne seront jamais publiés.

 

 À son retour de camp, Chalamov a fréquenté les cercles d'anciens zeks. Mais il s'est, peu à peu, enfermé dans sa solitude, rendu amer par ses échecs aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie publique.

  

Chalamov a toujours été admiré pour son comportement exemplaire dans les camps. Fidèle à lui-même, il n'a jamais volé, trahi ou dénoncé quiconque. Cependant, en 1972, il faillit à la règle: malade, épuisé nerveusement il signe une lettre dénonçant la publication de ses œuvres à l'étranger. Ce texte est publiée dans Literatournaïa gazeta. En échange de ce repentir, les autorités proposent à Chalamov de lever les interdictions de publication en URSS le concernant.

 

 Beaucoup ont sévèrement condamné Chalamov pour son acte, insensible aux véritables raisons qui l'ont poussé à signer ce texte. En effet, dès son retour à Moscou, Chalamov a fait l'objet d'une surveillance de la part des autorités. Beaucoup s'en doutaient, mais les preuves étaient difficiles à trouver. Dans un numéro paru en 2001 de la revue Znamja, la dernière compagne de Chalamov publie certains rapports que le KGB a faits sur l'auteur dans les années cinquante. Les conversations, les visites, les cercles de relation: tout y est. Chalamov vit très mal cette surveillance. La publication de cette lettre retentissante bouleverse le milieu de la dissidence. Les rumeurs vont bon train. Pourquoi Chalamov a-t-il cédé? D'après quelques amis proches, il aurait signé uniquement pour avoir la paix. Ce n'est donc pas tant l'attrait d'une publication sur le territoire soviétique qu'une lassitude totale qui a poussé Chalamov à se discréditer aux yeux de beaucoup. Las de tous ces combats, le survivant de la Kolyma abandonne.

 

 Affecté par les diverses réactions, Chalamov s'enferme dans sa solitude, ses compagnes successives lui servant d'intermédiaires. Souvent incompris, parfois maladroit, l'ancien témoin des camps de la Kolyma ne parvient pas à s'adapter à l'ère post-stalinienne. Irascible, il n'accepte pas la faiblesse des autres. Son repentir dans Literatournaia gazeta n'a eu qu'un effet limité. Il a surtout détruit davantage le rescapé de la Kolyma.

 

 Varlam Chalamov est mort le 17 janvier 1982, à l'hôpital psychiatrique où il avait été transféré quelques jours auparavant. Dans l'hospice où il vivait précédemment, seul, très malade et délaissé par ses proches, il avait reconstitué l'univers carcéral. Ce délabrement physique et psychique n'est guère étonnant: Chalamov a trop longtemps été privé de nourriture et maltraité pour ne pas en ressentir les séquelles un jour. Le plus frappant est sans doute son attitude: il reproduit les gestes qu'il a pu faire des années auparavant. Chalamov a aussi été rattrapé par ses angoisses. Dans les Récits, chaque déplacement signifie une appréhension nouvelle de ce qu'il peut lui advenir. Il en est de même à l'hospice: «Il refuse en effet de quitter sa chambre, même pour faire quelques pas dehors, tout changement de situation ne pouvant signifier dans son esprit qu'une nouvelle arrestation et un retour derrière les barbelés»[19]. Par la suite, les autorités souhaitent isoler davantage Chalamov, témoin gênant d'un passé national peu glorieux. Le transfert lui est alors extrêmement pénible:

 

 «C'est ainsi que le 14 janvier 1982 des infirmiers viennent le chercher pour le conduire dans un asile de malades mentaux chroniques, à Medvedkovo, au nord de Moscou. La scène est bouleversante. Quand il comprend qu'il doit quitter sa chambre pour être emmené vers l'inconnu, Chalamov crie et se débat avec le peu de force qui lui reste, persuadé qu'on vient l'arrêter à nouveau»[20].

  

Trois jours plus tard, il meurt dans cet asile, «le choc nerveux provoqué par son «enlèvement» lui [ayant] été fatal»[21].

  

L'agonie puis la mort de Chalamov sont à l'image de sa vie. Marqué définitivement par le camp, il n'est jamais parvenu à se défaire de ses souvenirs. À nouveau poussé dans ses retranchements par l'âge et la solitude, il retourne en pensée dans un univers qu'il connaît bien et qu'il ne quittera plus. «La Kolyma aura ainsi pris sa revanche sur le rescapé des camps»[22].

 

 



[1]     CHALAMOV (Varlam), Récits de Kolyma, «Le procureur vert», Paris, Fayard, La Découverte, 1986, p. 516.]

[2]     L'extraction de l'or par les détenus entre tout à fait dans le cadre d'un plan quinquennal.

[3]     Le Dalstroï est le nom donné à l'administration concentrationnaire de cette région. C'est en fait une véritable entreprise de construction de la région de l'Extrême Nord-Est, dépendant de l'OGPOU-NKVD-MVD de l'URSS.

[4]     ROSSI (Jacques), Manuel du Goulag, Paris, Le Cherche-Midi, coll. Documents, 1997, p. 83.

[5]     CHALAMOV (Varlam), Vichéra, Paris, Verdier, coll. Slovo, 2000, p. 65.

[6]     Ibidem

[7]     CHALAMOV (Varlam), Récits de Kolyma, «Le «thermomètre» de Grichka Logoune»», Paris, Fayard, La Découverte, 1986, p. 66.

[8]     Ibidem.

[9]     HELLER (Michel), La machine et les rouages, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1985, p. 228-229.

[10]    CHALAMOV (Varlam), Récits de Kolyma, «Le «thermomètre» de Grichka Logoune»», op. cit., p. 844.

[11]    Ibidem.

[12]    Ibidem.

[13]    CHALAMOV (Varlam), Récits de Kolyma, «Tâche individuelle», Paris, Fayard, La Découverte, 1986, p. 22.

[14]    HELLER (Michel), La machine et les rouages, op. cit., p. 136.

[15]    CHALAMOV (Varlam), Correspondance avec Boris Pasternak et Souvenirs, Paris,Gallimard, coll. Arcades, 1991, p. 147; CHALAMOV (Varlam), Récits de Kolyma, «Le mollah tatare et l'air pur», Paris, Fayard, La Découverte, 1986, p.751.

[16]    CHALAMOV (Varlam), Récits de Kolyma, «Le train», Paris, Fayard, La Découverte, 1986, p. 239.

[17]    Les Osso ou Conférences spéciales condamnaient les gens en vertu d'«articles-sigles»: l'un d'eux était «Tch. S.» (tchlen semii), soit «membre de la famille» (d'un condamné). C'était suffisant pour être condamné à des peines de camp par mesure «administrative» (sans qu'il y ait eu jugement par un tribunal).

[18]    Znamja, «Reabilitirovan v 2000. Iz clebctenovo bela Varlama Chalamova», n°6, 2001-07-05.

[19]    CHALAMOV (Varlam), Récits de Kolyma, «Le train», op. cit., p. 1156.

[20]    Idem, p. 1157.

[21]    Idem, p. 1158.

[22]    Idem, p. 1156.