Regard sur

Solidarnosc, une mémoire clivante

Les commémorations de la chute du mur de Berlin dépassent les frontières de l’Allemagne.

Elles invitent à questionner le processus qui sonna la fin du système communiste et du Rideau de fer qui partageait l’Europe en deux. L’histoire du syndicat polonais Solidarnosc, dont la création fut l’une des premières fissures au sein du bloc de l’Est, constitue aujourd’hui un héritage conflictuel et clivant.

Un mouvement conduit sous l’œil des caméras

Comme le rappelle le journaliste et ancien opposant Adam Michnik, c’est en Pologne en août 1980 que le parti communiste a été « décrédibilisé ». Gdansk, ville portuaire et industrielle située au bord de la Baltique, a été le berceau d’un mouvement de contestation, d’émancipation et de fraternisation unique dans l’histoire du bloc socialiste. La grève qui en fut à l’origine, déclenchée le 14 août 1980 par les ouvriers du chantier naval Lénine, est une « grève calme », un « mouvement autolimité » qui suscite immédiatement une vague de sympathie et d’engouement médiatique à l’échelle internationale : Solidarnosc toucha les cœurs et ébranla les consciences politiques des deux côtés du Rideau de fer, déjouant les pronostics les plus audacieux.

Au cours des 25 années précédentes, les pouvoirs communistes avaient mis fin aux révoltes est-allemandes (1953) hongroise (1956), tchèque (1968) et, déjà, polonaises (1956, 1968, 1970, 1976) en employant la force armée. Cette fois, à Gdansk, le pouvoir communiste a peur de tirer sur les ouvriers. Ses représentants acceptent de se rendre sur place, au chantier naval, dans une chaleur caniculaire, pour discuter, plusieurs jours durant, des 21 revendications formulées par les grévistes. À leur tête : l’électricien Lech Walesa, soutenu et conseillé par des intellectuels comme Tadeusz Mazowiecki et Bronislaw Geremek. Le 31 août 1980, les accords de Gdansk sont signés, sous l’œil ébahi des cameramen du monde entier. Le premier syndicat libre et autonome vis-à-vis du Parti est légalisé. Presque 40 ans plus tard, sa quasi-absence dans les récits mobilisés pour les commémorations françaises de la chute du Mur interroge.

La richesse des archives audiovisuelles

Solidarnosc fut un mythe pour ceux qui ont vécu, de près ou de loin, les grèves d’août 1980 aux chantiers navals Lénine de Gdansk. L’écrivaine Marguerite Duras, comme des milliers d’autres Européens, a tremblé en apprenant cette « joie immense », ce « bonheur de nature révolutionnaire » venu de Pologne et qui faisait alors la une des journaux occidentaux.

Comprendre l’histoire de Solidarnosc oblige aujourd’hui à prendre en compte et à questionner non seulement les sources écrites et les témoignages, mais aussi les nombreux fonds d’archives graphiques, photographiques et audiovisuelles. Ces sources précieuses et singulières – qui peuvent parfois déplacer notre manière d’analyser la sortie du communisme – nécessitent en effet de mobiliser des outils d’analyse spécifiques ; elles posent des questions complexes de propriété et de droits d’auteur. Comme le souligne l’historienne Sylvie Lindeperg :

« Les images d’archives sont aussi les symptômes des mentalités d’une époque, de ses manières de voir et de penser, de façonner l’opinion, de construire les mémoires et fixer les imaginaires. »

Ces archives sont aujourd’hui sollicitées par les historiens et réinvesties de manière exponentielle dans de nombreux films documentaires produits après 1989. Elles participent pleinement à l’écriture de l’histoire du Bloc de l’Est et fournissent de nouvelles sources pour la compréhension des sociétés communistes.

De 1980 à 1989, une masse d’images a été produite par les deux camps. Certaines d’entre elles ont été diffusées au delà des frontières polonaises pour susciter la sympathie internationale et infléchir le régime. Dans le film « Solidarnosc, la chute du mur commence en Pologne », produit en 2019 par Looksfilm (Gunnar Dedio et Christin Schutta) et NDR/Arte (Ulrike Dotzer), je propose de remobiliser ces images en confrontant celles produites par les opérateurs de la police politique communiste, celles des militants de Solidarnosc et celles des télévisions de l’Ouest.

Cette confrontation de plusieurs regards animés par des stratégies politiques diverses donne à voir les rapports de force qui se jouèrent à Gdansk et tout au long des années 1980 sur la scène polonaise et européenne. La télévision publique polonaise fut ainsi utilisée par les dirigeants communistes pour dénoncer l’« anarchie » des opposants et inciter les citoyens à respecter l’ordre social. Les caméras de la Bezpieka (la police secrète polonaise) furent de leur côté mobilisées pour surveiller les fauteurs de troubles, semer la désunion dans les rangs des insurgés et alimenter les peurs.

Un agent de la Bezpieka en train de filmer des suspects depuis un véhicule banalisé. Archives de l’IPN

Un agent de la Bezpieka en train de filmer des suspects depuis un véhicule banalisé. Archives de l’IPN

Ces images, conservées dans les fonds de l’IPN (Institut de la Mémoire nationale), sont encore peu connues, aussi bien des historiens que du grand public, mais elles sont accessibles. Elles dévoilent les techniques opérationnelles des agents de sécurité – filature, échanges d’informations… – inspirées pour les meilleures d’entre elles des films d’espionnage occidentaux. Tantôt tragiques – arrestations, diverses opérations d’intimidation… –, elles frôlent parfois le comique (on songe, notamment, aux interrogatoires mis en scène par les forces de l’ordre).

Après la mise en place de l’état de guerre le 13 décembre 1981, les caméras des studios de cinéma et de télévision sont confisquées par les militaires. Mais dans le camp des militants de Solidarnosc, la production audiovisuelle continue, exploitant notamment le progrès technique que constitue l’apparition des premières caméras vidéo. Des cameramen dissidents comme Jacek Petrycki ou Michal Bukojemski photographient et filment les militants emprisonnés, les actions spontanées de rue, le travail des imprimeries illégales, les entretiens clandestins. Dans les camps d’internement, ils documentent ainsi la vie quotidienne des opposants, mais aussi celle d’une véritable société parallèle qui continue d’entretenir l’esprit de Solidarnosc.

Images d’hier, enjeux d’aujourd’hui

Ces images sont une source passionnante pour comprendre les batailles successives qui rythmèrent la guerre idéologique et émotionnelle menée par les deux camps. Plus généralement, elles posent la question de la conservation et de la mise à disposition des archives photographiques et audiovisuelles, mais aussi celle de leur indépendance à l’égard des conflits politiques contemporains. C’est le rôle difficile des institutions responsables de ces divers fonds d’archives, telles que Karta, l’IPN et surtout le Centre européen de Solidarnosc (ECS), dont l’indépendance est constamment menacée par les instances dirigeantes.

L’histoire de la Pologne est en effet largement exploitée pour légitimer les choix politiques du pouvoir actuel, conservateur et nationaliste, dirigé par le PiS. Elle lui permet de distinguer les « bons » et les « mauvais » Polonais, les « vrais patriotes » et ceux qui – par leurs divergences – menaceraient la vision homogène de l’identité polonaise que le PiS entend imposer. Les financements publics de l’ECS sont ainsi régulièrement coupés. Comme l’analyse à juste titre le directeur de l’ECS Basil Kerski, « Solidarnosc a été une union pluraliste de différents forces sociales, son fondement était la tolérance. Les dirigeants actuels du syndicat soulignent au contraire son statut de mouvement national et catholique. Ils ont un problème avec ceux qui pensent différemment, et notamment avec les Polonais critiques envers l’Église. » Le travail des historiens sur l’héritage complexe de Solidarnosc n’échappe pas à ces luttes politiques actuelles et à la montée des populismes qui agitent l’Europe.

Les responsables de ces institutions ont aujourd’hui une lourde tâche à accomplir en matière de préservation et de gestion des archives de Solidarnosc : maintenir l’indépendance de la recherche et le débat démocratique, former les citoyens à une lecture critique du passé, lutter contre les tentatives de réappropriation de l’Histoire et contre la domination d’un récit national unique.The Conversation

Photo en-tête :  1982, au camp d’internement de Bialoleka. Michal Bukojemski, Author provided

Ania Szczepanska, Maître de conférences en histoire du cinéma, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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