Évènement

Rencontre avec Anaïs Feyeux, commissaire de l’exposition Une image morcelée

Une image morcelée, est la nouvelle exposition de la galerie Michel Journiac.

Consacrée aux films et photographies féministes des années 70, l’exposition, dont Anaïs Feyeux est la commissaire, fait écho à la série photographique 24 heures dans la vie d'une femme ordinaire réalisée en 1972 par Michel Journiac.

Quel a été votre parcours ?

Anaïs Feyeux : Je suis arrivée à Paris 1 Panthéon-Sorbonne en tant qu’étudiante en 2001. J’ai soutenu ma thèse en 2012 en histoire de l’art, spécialité histoire de la photographie avec Michel Poivert (« Photographier l'Après-Guerre : la reconstruction du champ photographique en Allemagne de l'Ouest entre 1945 et le début des années soixante »). Je donnais des cours pendant ma thèse et j’ai continué après mes études, notamment avec l’UFR histoire de l’art et celui d’art plastique. Je suis ensuite partie six ans aux États-Unis, où j’ai notamment dirigé une galerie d’art.

En rentrant début mars, Françoise Docquiert (maîtresse de conférences à l’École des arts de la Sorbonne) m’a contactée pour me proposer une charge de cours au centre Saint-Charles pour le master Sciences et Techniques de l’exposition. Elle m’a également confié le poste de commissaire pour l’exposition Une image morcelée : Photographies et films féministes en France dans les années 1970.


D’où vient votre passion pour la photographie ?

A.F. : À l’origine, je voulais me spécialiser dans l’art contemporain mais le sujet sur lequel je travaillais en master ne s’avérait pas compatible. Je me suis donc finalement dirigée vers la photographie grâce à Michel Poivert, professeur en histoire de l’art. J’avais suivi ses cours en histoire de la photographie depuis ma première année.

Le domaine de la photographie me plaît énormément parce qu’il inclut à la fois des pratiques artistiques, mais aussi des pratiques plus documentaires qui ont un intérêt historique. C’est ce que j’aime dans la photographie : sa pluralité, la porosité entre l’art et le professionnalisme. Elle est utilisée partout et par tout le monde. Il n’y a pas que les musées d’art qui collectionnent les photographies, mais également les bibliothèques, des archives…
 

Quelle est l’origine de cette exposition ?

Anaïs Feyeux, commissaire de l'exposition Une image morcelée
    Anaïs Feyeux, commissaire de l'exposition Une image morcelée

A.F. : Les responsables de la galerie Saint-Charles, avec Françoise Docquiert, ont vu Objectif femmes, un documentaire sur les femmes photographes réalisé par Manuelle Blanc et Julie Martinovic dans le cadre de l’exposition Qui a peur des femmes photographes ? au musée d’Orsay en 2015. Ils ont pensé que cela pourrait être intéressant de proposer une exposition sur les femmes photographes, à ce moment de l’année qu’est Paris Photo. Pour ce projet, ils ont souhaité faire intervenir une personne extérieure, experte en photographie. C’est pourquoi ils ont fait appel à mes services.

L’idée était aussi de faire une exposition collective, c’est-à-dire de montrer des œuvres de différents artistes. Avec un panel trop large, j’avais peur que ça ne parle pas suffisamment aux étudiants. J’ai donc choisi de me concentrer sur les années 1970, durant lesquelles les femmes redéfinissent leur rôle public, et sur la façon dont le féminisme s’était médiatisé par la photographie et la vidéo. Cette décennie est incroyablement riche avec la création notamment du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1970, la loi Veil en 1975… En ce sens, elle représente jusqu’à aujourd’hui l’apogée de la libération de la parole féminine.

Au sein de l’exposition, j’ai souhaité faire un contrepoint contemporain pour montrer combien les questions soulevées par les artistes des années 70 sont toujours actuelles.


Pourquoi avoir intitulé l’exposition Une image morcelée ?

A.F. : Le titre Une image morcelée vient de la vidéo Sorcières camarades (1971) de Danielle Jaeggi. Sur un photogramme très clair, on peut voir une inscription sur un carrelage de salle de bain : « À la femme en quête de son identité, le miroir du spectacle renvoie une image morcelée ». Je trouvais que c'était une conception assez juste à la fois de la femme mais aussi de l'image du féminisme de cette époque qu'on peut avoir. Cette image est morcelée et parfois même biaisée. Quand j'ai commencé à travailler sur le sujet, j'avais une image bien plus violente et revendicatrice que la réalité, déformée par le prisme de ce qu'avaient été Mai 68 et les manifestations féministes américaines de la même période. En réalité, c'était aussi des moments heureux car ils signifiaient une libération. Je voulais montrer ce mouvement comme émancipateur et pas seulement revendicateur.

 

Comment les étudiants vous ont-ils aidé dans ce travail et qu’avez-vous retiré de cette collaboration ?

A.F. : J’ai pu compter sur l’appui de deux étudiantes du master dans lequel je donne des cours. Elles m’ont aidée dans la préparation, notamment sur le dossier de presse. Un ancien étudiant s’est occupé de la communication : affiches et invitation. La galerie fonctionne aussi beaucoup grâce à un groupe d’étudiants bénévoles qui repeint la salle à chaque nouvelle exposition. Ils s’occupent des installations, de l’accrochage et sont en charge du gardiennage des salles pendant les expositions. Je leur en suis très redevable.

Au-delà de l’aide matérielle, cette collaboration avec les étudiants m’a apporté un regard nouveau, des avis sur l’exposition. J’aime avoir leurs retours. J’enseigne depuis que j’ai 23 ans, et j’adore ça. Cela impose de questionner la façon dont on envisage les choses, dont on les explique et dont on les rend publiques.


Vous avez choisi d'exposer une artiste contemporaine, Lisa Rovner, dont la série Can't believe I'm still protesting this shit date de 2012, pourquoi ?

A.F. : Ce que j'aime dans le travail de Lisa Rovner, c'est son constat assez pessimiste : selon elle, les choses n'ont pas beaucoup évolué en 50 ans. Catherine Deudon, photographe exposée et membre du MLF, fait le même constat. Elle me confiait avoir l'impression de s'être battue sans grande réussite.

J'ai fait le choix de placer la série contemporaine au début pour indiquer qu’il ne s’agit pas seulement d’une exposition historique. On ne parle pas simplement de l'histoire mais de problèmes toujours contemporains. Ma génération a cru un peu vite que les droits étaient acquis. Aujourd'hui, il y a une nouvelle prise de conscience : nous nous sommes trompés dans notre appréciation d’égalité. Nous assistons peut-être au deuxième moment social et politique des luttes féministes.


Sur une photographie exposée de Janine Niepce, Défilé féministe près de la Bastille (1978), on observe une militante arborant un balai comme porte-drapeau. Cette photographie est fantastique parce qu'on voit comment par l'activisme, les femmes sortent de l'espace domestique vers l'espace public. Quelle porosité proposait ces femmes entre les deux milieux, domestique et public ?

A.F. : Il y aussi l'œuvre de Françoise Janicot, Enconnage (1972), qui est une performance réalisée à partir de la ficelle, objet du quotidien des maisons. Pour les femmes de l'époque, la grande libération a été de sortir du quotidien et de l'espace confiné du foyer. Beaucoup de femmes à l'époque ne travaillaient pas surtout lorsqu'elles avaient des enfants. Faire des objets d'art ou des objets politiques avec les choses que l'on trouve à la maison c'est aussi montrer que l'on peut se réapproprier sa condition.

Cela fait écho aussi à ce que vous disiez sur l'œuvre de Michel Journiac, 24 h dans la vie d'une femme ordinaire (1972) qui est une façon détournée de mettre le doigt sur l'image consensuelle et sociale de la femme au foyer et en même temps, de se déplacer de cette image, soit en sortant son balai dans une manifestation, soit en utilisant la ficelle pour réaliser une performance artistique. J'aimais bien cette dualité entre le fait de pointer l'objet et de le détourner en même temps.

D’ailleurs, les banderoles étaient magnifiques. Dans les années 70, il n'y avait pas encore d'iconographie claire et déterminée de la manifestation. Aujourd'hui, quand on va en manif, on nous donne des stickers, des pancartes, c’est très codifié. Par exemple, la prochaine manifestation féministe qui a lieu samedi requiert de ses participants d'être habillés en violet. A cette époque, il n'y avait pas de codes et alors, il y avait une grande liberté par rapport à l'iconographie militante et donc une plus grande créativité.


Comment expliquer que l'humour soit, de manière récurrente, employé par les artistes exposées ?

A.F. : Ce sont à la fois, des sujets très sérieux, très politiques, très sociaux mais en même temps, ils peuvent être traités de manière satyrique. Dans les années 1970, l’usage du rire caustique est courant et il est parfois même le meilleur moyen de se rendre compte des choses et d’identifier les problèmes. Par le rire, arrive le malaise. C’est quelque chose que l’on perd un peu dans le militantisme actuel. C’est typique de l’esprit des années 1970 : on peut rire de tout, même des choses graves.


Cette exposition s'inscrit dans la lignée de nombreuses expositions désireuses de réintroduire la femme dans l'histoire de l'art et dans l'histoire des luttes. Ces expositions, non-mixtes, renforceraient-elles les constructions culturelles et sociales différentialistes ?

A.F. : C'est une question qui ne se pose pas seulement par rapport aux femmes. Elle concerne également les autres minorités, on en voit un autre exemple avec le travail de reconnaissance des artistes afro-américains mené actuellement aux États-Unis. C'est toujours embêtant de parler des femmes comme d’une minorité car elles représentent la moitié de la population mondiale. Si je le fais, c’est parce que, dans les expositions mixtes, la part des femmes a été minime - c'est en train de changer et l’on ne peut que s’en réjouir. En cas de mixité, il n'y avait pas de réelle égalité.

Pour tendre à cette égalité dans des expositions mixtes, il a peut-être fallu passer par ce moment où l'on décide de monter des expositions avec un panel d’artistes exclusivement féminin. J’ai l’impression que nous abordons désormais un deuxième moment de cette reconnaissance. Nous n'avons plus tant à répertorier les artistes femmes qu'à dire sur quoi elles ont travaillé et les pratiques qu'elles ont eues sur des sujets plus resserrés.


Et maintenant, quels sont vos projets ?

A.F. : Je continue à écrire en parallèle et je vais notamment participer à la rédaction d’un livre sur les femmes photographes. Je rédigerai des notices et des biographies sur quatre femmes artistes, trois allemandes (j’ai fait ma thèse sur la photographie allemande) et une argentine. J’aimerais aussi continuer travailler avec les photographes que j’ai exposées ou avec les ayant droits, en lien avec l’université. En effet, seules certaines œuvres de ces artistes ont été présentées pour l’exposition, et leurs collections sont bien plus étendues et complexes. En bref, le thème des femmes photographes va continuer à m’accompagner !

Propos recueillis par Mélanie Rémy et Manon Vilella.